dimanche 3 mai 2015

10 -



Rémi, 18 ans, a exilé son grand corps dégingandé dans le sud de la France, accompagné d'un petit carnet bleu où il compte rédiger son grand-œuvre (et dont il ne dépassera que poussivement la première page) : son poème. Mais l'inspiration ne vient pas et le tube de crème solaire est presque vide. Rongé par la solitude, Rémi cherche désespérément le mot qui déclenchera tout dans le dictionnaire, et se réfugie au cimetière quand le monde lui devient trop opaque.
Loin du trop surestimé Vincent n'a pas d'écailles, Rémi est un héros du quotidien, quelqu'un qui comme toi, ou toi, prend des râteaux, peine à se faire des copains et règne sur le royaume (dont je suis une fidèle sujette, mais c'est une autre histoire) des inadaptés sociaux.
Pour clore le film, Rémi Taffanel se permet de s'adresser à la caméra. On se rappelle de la morgue de Louis Garrel ouvrant Dans Paris par une citation de Salinger il y a bientôt dix ans. On se souviendra de la mélancolie contenue de Rémi Taffanel confiant qu'il n'est peut-être pas fait pour le monde tel qu'il est. 
 
 
 
Un Jeune poète, réalisé par Damien Manivel, sortie  le 29 avril 2015.

lundi 20 avril 2015

9 -



Pour la deuxième fois de la semaine, et la dernière fois de la saison, j'emprunte le parc André Malraux pour filer aux Amandiers. Sur place je panique un peu, jusqu'à ce qu'on nous réunisse en petit groupe pour nous mener derrière le théâtre, dans l'atelier où a été installée une boite dans laquelle se jouera Blasted.
Le dispositif atteint rapidement ses limites. Écouter la pièce au casque, ça commence bien, mais ça finit par être très inconfortable, surtout qu'on nous a assis sur de petits bancs de bois sans dossier. On se pose la question de la frontière entre théâtre et cinéma, particulièrement devant cette actrice blonde si merveilleuse, mais le si célèbre quatrième mur qu'on prend ici en pleine tête finit par me gâcher un peu mon plaisir. Le texte a été adapté, j'ai mal au dos, bref j'ai envie de rentrer chez moi. 
Les jours suivants, vues beaucoup de belles choses. A Chaillot, j'angoisse un peu dans le grand foyer avant le début de Vanishing Point, il fait très chaud et les adolescentes qui prennent place à côté de moi me font redouter l'heure et quart qui va suivre. Et puis finalement pas. Avec la jubilation contagieuse de celui qui aime ce qu'il fait, Marc Lainé interroge lui aussi les liens entre théâtre et cinéma. La mayonnaise prend, le rythme de la bande originale jouée en live emballe, moins de cinq minutes et tout le monde est séduit par le destin terrible et les rêves de Suzanne. A Alfortville, c'est Camille de Sablet qui emporte le coeur de toute la salle dans le 20 novembre, un monologue ultra âpre de Lars Noren où Sebastian Bose prévient : il se tuera, mais il emportera ses anciens bourreaux d'école avec lui. J'en ressors sonnée, bouleversée par la délicatesse de celle qui aura réussi à faire répondre une jeune fille du public. 
L'exposition de Jérôme Zonder à la Maison Rouge, enfin,  m'emballe autant qu'elle m'angoisse un dimanche après-midi où le soleil cogne. Au milieu d'une forêt dense dessinée sur des bâches recouvrant les murs et le sol pour l'occasion, les images du conte cruel et onirique de Zonder s'enchaînent. Au milieu des images d'enfants ingénus mais ultra violents, armés de couteaux ou de bâtons qu'ils manient sur des camarades, un couloir intégralement noir à traverser. Terrifiant.

jeudi 2 avril 2015

8 -



Mardi matin, tombée du lit avant six heures à cause d'un cauchemar, café, café, café, Ethan Hawke qui flashe sur Julie Delpy dans un train en Autriche, encore du café, métro jusque chez le docteur, Julie Delpy qui retrouve Ethan Hawke dans une librairie parisienne, la fatigue, la fatigue, la fatigue.
Le soir, je prends mon tour dans la longue file qui traverse le parc André Malraux en direction des Amandiers, à Nanterre, pas très rassurée (ni la file, ni moi) à l'idée de nous perdre et de ne jamais retrouver notre chemin. C'était sans compter sur la pièce qui nous ôtera à tous l'envie de retraverser le parc en repartant. Sur scène, une pom pom girl s'entraîne avec un type bizarre qui veut la tuer dans une forêt, la nuit. Hyper esthétisant et franchement dérangeant, j'entends malgré la musique assourdissante plusieurs sièges claquer tout au long de la représentation. Après avoir manqué de s'étouffer dans les nappes de brume qui envahissent littéralement la salle, les applaudissements se font mous et ma voisine, traumatisée et venue seule elle aussi, se tourne vers moi pour s'épancher un peu sur ce à quoi nous venons d'assister. Elle est Nanterrienne (pas moi), elle a pris un abonnement cette année (moi aussi), elle a vu quasiment tout ce qui est passé aux Amandiers depuis l'ouverture de la saison, et pendant quelques minutes nous échangeons nos impressions sur Florence Giorgetti magistrale dans Violentes Femmes, sur la mise en scène ultra chic de La Mouette par Frédéric Bélier-Garcia, et notre impatience de voir Blasted, monté par Karim Bel Kacem pour quarante spectacteurs à chaque fois, la semaine prochaine. 
Pour me remettre de mes émotions je lance un Brisseau, pas bien au fait de ce à quoi ressemblent ses premiers films. Je regrette au bout de cinq minutes, quand la jeune femme défenestrée a un bout de cervelle qui a coulé sur le bitume, mais je tiens jusqu'au bout. Pascale Ogier, Rosette et Marie Rivière n'arrivent pas à me consoler, je passe une heure trente à redouter ce qui va bien pouvoir se passer ensuite, sans jamais être déçue, tout est de pire en pire. Rude semaine. 

mercredi 18 mars 2015

7 -



A la fin de La Solitude des nombres premiers, Mattia grimpe les escaliers d'Alice quatre à quatre sur fond de Kim Carnes, après qu'il a reçu une photo au dos de laquelle Alice avait griffonné "Viens vite". Il faisait chaud ce jour-là, et si je m'étais réfugiée dans ce cinéma lyonnais c'était surtout pour profiter de la climatisation. Je n'avais pas pressenti le déluge de larmes au moment où résonne Bette Davis Eyes, accentué probablement à l'époque par le fait que j'attendais moi-même qu'un garçon se précipite dans un escalier pour moi. Il se trouve que ce garçon aurait préféré absolument n'importe quoi plutôt que de m'accorder cette place-là dans sa vie, n'allais-je pas tarder à comprendre. Ce matin, en prenant le métro qui me menait droit vers le petit carton d'affaires à remporter de ce qui est maintenant mon ex bureau, j'ai mis mes écouteurs (comme j'ai pu) (ils tiennent mal) pour réécouter Bette Davis Eyes et voir. Le résultat est toujours le même, plusieurs années après. C'est à désespérer d'avancer dans la vie. 
Une fois signé le papier disant que je ne reviendrai plus travailler ici, j'ai pris le chemin de la Pinacothèque, pour respirer, pour voir un peu s'il y a avait au moins une heure d'attente comme je m'y attendais. Les seulement cinq personnes qui s'alignent devant les caisses me convainquent de prendre mon tour dans la file en pensant que c'est chic pour ce genre de moments, les périodes sans travail de bureau. A l'intérieur je déchante un peu, les tableaux sont mal éclairées, la muséographie est inexistante, les œuvres sont pour la plupart mineures, je ne suis pas très contente, j'ai l'impression de m'être fait avoir. Comme à chaque fois que je vais à la Pinacothèque, en somme. Les quelques Klimt, Gustav et son frère, me consolent un peu, et puis surtout, au détour d'une salle, je tombe nez à nez avec mes premiers Kokoschka pour de vrai, des illustrations des Garçons rêveurs qui me ravissent. Je sors, j'ai faim, je râle, tout va mieux. 

lundi 16 mars 2015

6 -



J'avais changé mes plans en pensant que suffisamment d'eau avait coulé sous les ponts pour que j'aille me promener dans un quartier qui, en règle générale, m'angoisse pas mal. Pas plus d'une demie heure pour me mettre à paniquer bien comme il faut et me réfugier chez Shakespeare & Company. Les livres partout me calment un peu, malgré la foule des grands jours qui vient plus parce que c'est joli que pour acheter des livres, et ce même si les photos y sont interdites maintenant. Au moment où je tends au caissier un exemplaire d'un roman de Siri Hustvedt, ma nouvelle obsession, les haut-parleurs balancent à plein volume une vieille chanson de The Coral qui me renvoie directement au verre pris dans un pub au bord de l'eau, à Londres, il y a pas loin de dix ans, avec une amie qui ne l'est plus vraiment aujourd'hui. Quand je me retourne le bilan est rarement radieux, heureusement il était temps de rejoindre un vieux copain qui, lui, l'est toujours, pour aller voir Polyester. Les odeurs dégueulasses parce que chimiques nous font marrer et Divine me donne envie de lui faire un bisou quand je vois comment tous les hommes du film la piétine continuellement, une bonne façon de juguler l'anxiété du samedi soir.  
Le lendemain, arrivée à la Gaîté Lyrique pour la projection du documentaire de Jean-François Sanz sur les jeunes gens mödernes qui aiment leur maman, je faisais profil bas tout en espérant secrètement croiser des gens aimés dans une ancienne vie et perdus de vue depuis. A l'écran, un Eudeline majestueux dans un fauteuil qu'on dirait tout droit venu d'Emmanuelle, Elli Medeiros et Taxi Girl qui me rappellent à quel point j'ai pu aimer le Top 50 quand j'étais enfant, tandis que dans la salle les cœurs se serrent un peu quand Darc période Crève-coeur apparait à l'image. On le savait en y allant, pourtant, qu'il y aurait aussi des morts dans le film. Générique de fin, j'ai un blues monumental de ne toujours pas avoir réussi à me rassembler professionnellement, ni artistiquement, ni rien. Heureusement Kiki Picasso monte sur scène pour faire un scandale, et c'est vrai que c'était bien chiant ce décalage de son de trente bonnes secondes que personne, à la technique, n'a jugé opportun de corriger pendant l'intégralité de la séance. Mais comme on n'est pas des vrais punks, personne n'ira hurler sur l'organisateur en sortant.