A la fin de La Solitude des nombres premiers, Mattia grimpe les escaliers d'Alice quatre à quatre sur fond de Kim Carnes, après qu'il a reçu une photo au dos de laquelle Alice avait griffonné "Viens vite". Il faisait chaud ce jour-là, et si je m'étais réfugiée dans ce cinéma lyonnais c'était surtout pour profiter de la climatisation. Je n'avais pas pressenti le déluge de larmes au moment où résonne Bette Davis Eyes, accentué probablement à l'époque par le fait que j'attendais moi-même qu'un garçon se précipite dans un escalier pour moi. Il se trouve que ce garçon aurait préféré absolument n'importe quoi plutôt que de m'accorder cette place-là dans sa vie, n'allais-je pas tarder à comprendre. Ce matin, en prenant le métro qui me menait droit vers le petit carton d'affaires à remporter de ce qui est maintenant mon ex bureau, j'ai mis mes écouteurs (comme j'ai pu) (ils tiennent mal) pour réécouter Bette Davis Eyes et voir. Le résultat est toujours le même, plusieurs années après. C'est à désespérer d'avancer dans la vie.
Une fois signé le papier disant que je ne reviendrai plus travailler ici, j'ai pris le chemin de la Pinacothèque, pour respirer, pour voir un peu s'il y a avait au moins une heure d'attente comme je m'y attendais. Les seulement cinq personnes qui s'alignent devant les caisses me convainquent de prendre mon tour dans la file en pensant que c'est chic pour ce genre de moments, les périodes sans travail de bureau. A l'intérieur je déchante un peu, les tableaux sont mal éclairées, la muséographie est inexistante, les œuvres sont pour la plupart mineures, je ne suis pas très contente, j'ai l'impression de m'être fait avoir. Comme à chaque fois que je vais à la Pinacothèque, en somme. Les quelques Klimt, Gustav et son frère, me consolent un peu, et puis surtout, au détour d'une salle, je tombe nez à nez avec mes premiers Kokoschka pour de vrai, des illustrations des Garçons rêveurs qui me ravissent. Je sors, j'ai faim, je râle, tout va mieux.

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