mercredi 18 mars 2015

7 -



A la fin de La Solitude des nombres premiers, Mattia grimpe les escaliers d'Alice quatre à quatre sur fond de Kim Carnes, après qu'il a reçu une photo au dos de laquelle Alice avait griffonné "Viens vite". Il faisait chaud ce jour-là, et si je m'étais réfugiée dans ce cinéma lyonnais c'était surtout pour profiter de la climatisation. Je n'avais pas pressenti le déluge de larmes au moment où résonne Bette Davis Eyes, accentué probablement à l'époque par le fait que j'attendais moi-même qu'un garçon se précipite dans un escalier pour moi. Il se trouve que ce garçon aurait préféré absolument n'importe quoi plutôt que de m'accorder cette place-là dans sa vie, n'allais-je pas tarder à comprendre. Ce matin, en prenant le métro qui me menait droit vers le petit carton d'affaires à remporter de ce qui est maintenant mon ex bureau, j'ai mis mes écouteurs (comme j'ai pu) (ils tiennent mal) pour réécouter Bette Davis Eyes et voir. Le résultat est toujours le même, plusieurs années après. C'est à désespérer d'avancer dans la vie. 
Une fois signé le papier disant que je ne reviendrai plus travailler ici, j'ai pris le chemin de la Pinacothèque, pour respirer, pour voir un peu s'il y a avait au moins une heure d'attente comme je m'y attendais. Les seulement cinq personnes qui s'alignent devant les caisses me convainquent de prendre mon tour dans la file en pensant que c'est chic pour ce genre de moments, les périodes sans travail de bureau. A l'intérieur je déchante un peu, les tableaux sont mal éclairées, la muséographie est inexistante, les œuvres sont pour la plupart mineures, je ne suis pas très contente, j'ai l'impression de m'être fait avoir. Comme à chaque fois que je vais à la Pinacothèque, en somme. Les quelques Klimt, Gustav et son frère, me consolent un peu, et puis surtout, au détour d'une salle, je tombe nez à nez avec mes premiers Kokoschka pour de vrai, des illustrations des Garçons rêveurs qui me ravissent. Je sors, j'ai faim, je râle, tout va mieux. 

lundi 16 mars 2015

6 -



J'avais changé mes plans en pensant que suffisamment d'eau avait coulé sous les ponts pour que j'aille me promener dans un quartier qui, en règle générale, m'angoisse pas mal. Pas plus d'une demie heure pour me mettre à paniquer bien comme il faut et me réfugier chez Shakespeare & Company. Les livres partout me calment un peu, malgré la foule des grands jours qui vient plus parce que c'est joli que pour acheter des livres, et ce même si les photos y sont interdites maintenant. Au moment où je tends au caissier un exemplaire d'un roman de Siri Hustvedt, ma nouvelle obsession, les haut-parleurs balancent à plein volume une vieille chanson de The Coral qui me renvoie directement au verre pris dans un pub au bord de l'eau, à Londres, il y a pas loin de dix ans, avec une amie qui ne l'est plus vraiment aujourd'hui. Quand je me retourne le bilan est rarement radieux, heureusement il était temps de rejoindre un vieux copain qui, lui, l'est toujours, pour aller voir Polyester. Les odeurs dégueulasses parce que chimiques nous font marrer et Divine me donne envie de lui faire un bisou quand je vois comment tous les hommes du film la piétine continuellement, une bonne façon de juguler l'anxiété du samedi soir.  
Le lendemain, arrivée à la Gaîté Lyrique pour la projection du documentaire de Jean-François Sanz sur les jeunes gens mödernes qui aiment leur maman, je faisais profil bas tout en espérant secrètement croiser des gens aimés dans une ancienne vie et perdus de vue depuis. A l'écran, un Eudeline majestueux dans un fauteuil qu'on dirait tout droit venu d'Emmanuelle, Elli Medeiros et Taxi Girl qui me rappellent à quel point j'ai pu aimer le Top 50 quand j'étais enfant, tandis que dans la salle les cœurs se serrent un peu quand Darc période Crève-coeur apparait à l'image. On le savait en y allant, pourtant, qu'il y aurait aussi des morts dans le film. Générique de fin, j'ai un blues monumental de ne toujours pas avoir réussi à me rassembler professionnellement, ni artistiquement, ni rien. Heureusement Kiki Picasso monte sur scène pour faire un scandale, et c'est vrai que c'était bien chiant ce décalage de son de trente bonnes secondes que personne, à la technique, n'a jugé opportun de corriger pendant l'intégralité de la séance. Mais comme on n'est pas des vrais punks, personne n'ira hurler sur l'organisateur en sortant. 

mercredi 11 mars 2015

5 -



Pas encore habituée au redoux et au soleil qui se repointe, j'ai dû plisser les yeux sur le chemin de la bibliothèque pour récupérer enfin le dernier Christophe Donner que j'attendais depuis si longtemps. Le type derrière le bureau me le tend avec toutes les précautions du monde, en m'expliquant qu'il a été abîmé puis réparé, qu'il est fragile et qu'il faut y faire bien attention. Je ne sais pas si tu es bien tombé, camarade, je fais toujours très attention à mes livres, et encore plus aux livres qui ne sont pas à moi, mais j'ai aussi la fâcheuse manie de toujours trimballer dans mon sac le livre en cours. Mais d'accord, je ferai hyper gaffe.
Le soir venu je me décide un peu à la dernière minute à aller voir la trilogie beckettienne à l'Athénée. Il faut dire que je cherchais à tout prix à éviter le match devant lequel tout le monde voulait absolument se coller. Dans la salle, une femme monte sur scène pour nous avertir que la représentation aura lieu dans le noir, et qu'on sera bien mignons de ne pas faire de bruit, ni de lumière avec nos portables, pour ne pas déconcentrer l'actrice seule en scène et qui va en chier grave pendant l'heure qui suit. Beckett ça dégueule, ça flamboie, on ne sait jamais s'il faut rire ou pleurer, on n'est même pas bien sûrs d'avoir compris ce que le gus sur la scène raconte, mais rien de grave, il suffit de se laisser porter par le rythme, la musique. C'est en anglais, sans surtitres, et sans que je sache si c'est une contrainte liée à l'obscurité ou un parti pris esthétique, je me rends en revanche bien compte au concert de toux ininterrompu pendant toute la représentation que, clairement, la plupart des spectateurs du jour ont largement surestimé leur niveau d'anglais. (Ça vous apprendra à marquer bilingue sur vos cv, bande de buses.) J'avoue ne pas tout comprendre non plus, en partie à cause des tousseurs mais passons. Je suis en revanche soulevée par toutes les images que convoquent chez moi la représentation de Footfalls, le deuxième monologue, depuis Lady Macbeth en somnambule jusqu'à la folle du grenier des romans victoriens. Je suis contente quand ça se termine, mais je suis contente aussi d'avoir pris sur moi pour y aller.



Not I, Footfalls et Rockaby, avec Lisa Dwan, mise en scène de Walter Asmus, se donne au théâtre de l'Athénée du 11 au 15 mars, à 20h.

mardi 10 mars 2015

4 -



A l'heure du déjeuner, je file faire la queue devant la Mairie de Paris pour voir à quoi ressemble l'exposition Paris Magnum, prête à râler parce que la foule, le bruit, les photos pas si incroyables que ça, que sais-je. Le bon Dieu avait décidé de me faire mentir puisque moins de dix minutes après avoir pris mon tour dans la file d'attente, je passe le portique de sécurité, tandis que le bruit bizarre émanant d'un individu qu'on aura d'emblée qualifié de chelou est rapidement jugulé par le type de la sécurité. Je grogne, je grogne, parce que je ne sais faire que ça et que les photos me déçoivent quand même un peu, et puis sur un côté, dans un presque couloir, une galerie de portraits qui suffit à illuminer ma journée. Le regard las de Gilles Deleuze capturé par Raymond Depardon côtoie Françoise Sagan si sérieuse au téléphone, Marguerite Duras rigolarde, Simone de Beauvoir pas rigolarde pour un sou, François Truffaut et Jean-Pierre Léaud qui se ressemblent comme des frères, Jean Seberg à la gauche de qui Jean-Luc Godard esquisse un sourire, Patrice Chéreau une partition de Wagner à la main, Jean-Paul Belmondo à la grande époque, autant de figures qui ont peuplé mon adolescence et mes jeunes années. 
La vieille, j'avais traîné ma carcasse au Mac-Mahon, courageusement, alors que j'avais une flemme monumentale, pour pouvoir voir Model Shop. J'avais revu Lola la veille, en chemin un monsieur d'un âge certain sifflotait la Chanson des Jumelles - et j'ai beau préférer celle de Maxence, le hasard était quand même trop beau - et je redoutais la déception. J'avais tellement aimé Lola, les robes à fleurs de Cécile et les livres de Roland Cassard. J'ai peiné pendant la première heure, peu sensible au virage américain du sleep pop de Jacques Demy. Finalement Anouk Aimée, et je me suis fait avoir, comme à chaque fois, à la fin, quand on a cru que quelque chose était possible alors qu'en fait non, quand on en a marre de se battre et qu'on file à l'anglaise, pour se protéger sans doute. Elle avait pourtant prévenu. 
En sortant de la salle je spleene aussi pas mal, la faute à la Californie qui promet et qui reprend tout. Je regarde mon téléphone, je vois qu'on n'a toujours pas répondu à mes textos. Pas grave, j'ai l'habitude.