lundi 16 mars 2015

6 -



J'avais changé mes plans en pensant que suffisamment d'eau avait coulé sous les ponts pour que j'aille me promener dans un quartier qui, en règle générale, m'angoisse pas mal. Pas plus d'une demie heure pour me mettre à paniquer bien comme il faut et me réfugier chez Shakespeare & Company. Les livres partout me calment un peu, malgré la foule des grands jours qui vient plus parce que c'est joli que pour acheter des livres, et ce même si les photos y sont interdites maintenant. Au moment où je tends au caissier un exemplaire d'un roman de Siri Hustvedt, ma nouvelle obsession, les haut-parleurs balancent à plein volume une vieille chanson de The Coral qui me renvoie directement au verre pris dans un pub au bord de l'eau, à Londres, il y a pas loin de dix ans, avec une amie qui ne l'est plus vraiment aujourd'hui. Quand je me retourne le bilan est rarement radieux, heureusement il était temps de rejoindre un vieux copain qui, lui, l'est toujours, pour aller voir Polyester. Les odeurs dégueulasses parce que chimiques nous font marrer et Divine me donne envie de lui faire un bisou quand je vois comment tous les hommes du film la piétine continuellement, une bonne façon de juguler l'anxiété du samedi soir.  
Le lendemain, arrivée à la Gaîté Lyrique pour la projection du documentaire de Jean-François Sanz sur les jeunes gens mödernes qui aiment leur maman, je faisais profil bas tout en espérant secrètement croiser des gens aimés dans une ancienne vie et perdus de vue depuis. A l'écran, un Eudeline majestueux dans un fauteuil qu'on dirait tout droit venu d'Emmanuelle, Elli Medeiros et Taxi Girl qui me rappellent à quel point j'ai pu aimer le Top 50 quand j'étais enfant, tandis que dans la salle les cœurs se serrent un peu quand Darc période Crève-coeur apparait à l'image. On le savait en y allant, pourtant, qu'il y aurait aussi des morts dans le film. Générique de fin, j'ai un blues monumental de ne toujours pas avoir réussi à me rassembler professionnellement, ni artistiquement, ni rien. Heureusement Kiki Picasso monte sur scène pour faire un scandale, et c'est vrai que c'était bien chiant ce décalage de son de trente bonnes secondes que personne, à la technique, n'a jugé opportun de corriger pendant l'intégralité de la séance. Mais comme on n'est pas des vrais punks, personne n'ira hurler sur l'organisateur en sortant. 

mercredi 11 mars 2015

5 -



Pas encore habituée au redoux et au soleil qui se repointe, j'ai dû plisser les yeux sur le chemin de la bibliothèque pour récupérer enfin le dernier Christophe Donner que j'attendais depuis si longtemps. Le type derrière le bureau me le tend avec toutes les précautions du monde, en m'expliquant qu'il a été abîmé puis réparé, qu'il est fragile et qu'il faut y faire bien attention. Je ne sais pas si tu es bien tombé, camarade, je fais toujours très attention à mes livres, et encore plus aux livres qui ne sont pas à moi, mais j'ai aussi la fâcheuse manie de toujours trimballer dans mon sac le livre en cours. Mais d'accord, je ferai hyper gaffe.
Le soir venu je me décide un peu à la dernière minute à aller voir la trilogie beckettienne à l'Athénée. Il faut dire que je cherchais à tout prix à éviter le match devant lequel tout le monde voulait absolument se coller. Dans la salle, une femme monte sur scène pour nous avertir que la représentation aura lieu dans le noir, et qu'on sera bien mignons de ne pas faire de bruit, ni de lumière avec nos portables, pour ne pas déconcentrer l'actrice seule en scène et qui va en chier grave pendant l'heure qui suit. Beckett ça dégueule, ça flamboie, on ne sait jamais s'il faut rire ou pleurer, on n'est même pas bien sûrs d'avoir compris ce que le gus sur la scène raconte, mais rien de grave, il suffit de se laisser porter par le rythme, la musique. C'est en anglais, sans surtitres, et sans que je sache si c'est une contrainte liée à l'obscurité ou un parti pris esthétique, je me rends en revanche bien compte au concert de toux ininterrompu pendant toute la représentation que, clairement, la plupart des spectateurs du jour ont largement surestimé leur niveau d'anglais. (Ça vous apprendra à marquer bilingue sur vos cv, bande de buses.) J'avoue ne pas tout comprendre non plus, en partie à cause des tousseurs mais passons. Je suis en revanche soulevée par toutes les images que convoquent chez moi la représentation de Footfalls, le deuxième monologue, depuis Lady Macbeth en somnambule jusqu'à la folle du grenier des romans victoriens. Je suis contente quand ça se termine, mais je suis contente aussi d'avoir pris sur moi pour y aller.



Not I, Footfalls et Rockaby, avec Lisa Dwan, mise en scène de Walter Asmus, se donne au théâtre de l'Athénée du 11 au 15 mars, à 20h.

mardi 10 mars 2015

4 -



A l'heure du déjeuner, je file faire la queue devant la Mairie de Paris pour voir à quoi ressemble l'exposition Paris Magnum, prête à râler parce que la foule, le bruit, les photos pas si incroyables que ça, que sais-je. Le bon Dieu avait décidé de me faire mentir puisque moins de dix minutes après avoir pris mon tour dans la file d'attente, je passe le portique de sécurité, tandis que le bruit bizarre émanant d'un individu qu'on aura d'emblée qualifié de chelou est rapidement jugulé par le type de la sécurité. Je grogne, je grogne, parce que je ne sais faire que ça et que les photos me déçoivent quand même un peu, et puis sur un côté, dans un presque couloir, une galerie de portraits qui suffit à illuminer ma journée. Le regard las de Gilles Deleuze capturé par Raymond Depardon côtoie Françoise Sagan si sérieuse au téléphone, Marguerite Duras rigolarde, Simone de Beauvoir pas rigolarde pour un sou, François Truffaut et Jean-Pierre Léaud qui se ressemblent comme des frères, Jean Seberg à la gauche de qui Jean-Luc Godard esquisse un sourire, Patrice Chéreau une partition de Wagner à la main, Jean-Paul Belmondo à la grande époque, autant de figures qui ont peuplé mon adolescence et mes jeunes années. 
La vieille, j'avais traîné ma carcasse au Mac-Mahon, courageusement, alors que j'avais une flemme monumentale, pour pouvoir voir Model Shop. J'avais revu Lola la veille, en chemin un monsieur d'un âge certain sifflotait la Chanson des Jumelles - et j'ai beau préférer celle de Maxence, le hasard était quand même trop beau - et je redoutais la déception. J'avais tellement aimé Lola, les robes à fleurs de Cécile et les livres de Roland Cassard. J'ai peiné pendant la première heure, peu sensible au virage américain du sleep pop de Jacques Demy. Finalement Anouk Aimée, et je me suis fait avoir, comme à chaque fois, à la fin, quand on a cru que quelque chose était possible alors qu'en fait non, quand on en a marre de se battre et qu'on file à l'anglaise, pour se protéger sans doute. Elle avait pourtant prévenu. 
En sortant de la salle je spleene aussi pas mal, la faute à la Californie qui promet et qui reprend tout. Je regarde mon téléphone, je vois qu'on n'a toujours pas répondu à mes textos. Pas grave, j'ai l'habitude. 

mercredi 28 janvier 2015

3 -

Chère Audrey, chère Emmanuelle, cher Denis, cher Stanislas et, surtout, cher Pascal,

Je me suis sentie petite, bien petite, en arrivant au Théâtre de Gennevilliers samedi dernier. Il faisait nuit, il faisait très froid, j'avais un peu pouffé en voyant passer Louis-Do de Lencquesaing et pas du tout en voyant passer Jean-Michel Ribes, parce que le Rond Point et moi ça a souvent fait deux. J'avais la trouille, aussi, de ce que j'allais voir. Je n'avais pas lu le texte avant, volontairement, et j'avais tant aimé Clôture de l'amour que j'avais une peur bleue d'être déçue, de ne pas retrouver ce que j'avais tant aimé dans la pièce précédente et qui m'avait fait tant pleurer, un soir, dans la salle de spectacle de Beaubourg. Autant dire que quand les lumières se sont baissées et que tous sont entrés en scène, je n'en menais pas large. 
Rapidement j'ai compris que j'étais au bon endroit. Que ça allait causer, oui, beaucoup, que ça n'allait même d'ailleurs faire quasiment que ça, mais que ça allait causer la même langue que moi. Celle que j'ai envie d'entendre, celle que j'ai envie qu'on me parle et que je n'entends jamais ou presque. Pendant deux heures j'ai écouté, j'ai essayé de comprendre la structureles structures, pourquoi c'est si difficile de vivre ensemble alors qu'on était tous tenus par un même objectif commun, avant, quand on était jeunes, ce qui est aussi bien déprimant puisqu'on en déduit qu'à présent on est vieux.
Alors je me suis raccrochée à l'intensité de vous tous, histoire d'apaiser ma propre colère. J'ai toujours été en colère, je le suis de plus en plus à mesure que je prends de l'âge. Cette colère, en quittant le théâtre alors qu'il faisait tellement froid que parler produisait de la vapeur, vous l'aviez un peu canalisée. Parce que vous m'avez tenu la main pendant deux heures - je ne demande pas grand chose à la vie je crois, juste que parfois on me tienne la main - en sous-entendant que, peut-être, s'il est encore possible de monter des spectacles comme Répétition, alors tout n'est pas perdu.

dimanche 18 janvier 2015

2 -



Un après-midi, le soulagement de pouvoir grappiller quelques heures sur les heures de travail qui est beaucoup moins passionnant que ce que j'aurais espéré. Le cœur vaguement serré, je pousse la porte de Lily of the Valley pour m'installer sur la petite banquette couverte de tissu fleuri et souffler un peu.Devant un thé au litchi, je sors de mon sac un recueil de nouvelles de Simonetta Greggio, regrettant un peu de ne pas le lire en plein été, à l'ombre d'un tilleul. Mais je n'ai jamais lu, en plein été, à l'ombre d'un tilleul. Le thé englouti je trottine gaillardement sous la pluie jusque chez Potemkine, en priant pour que le dvd repéré quelques jours plus tôt soit encore en rayon. Je le trouve quelques minutes plus tard, il faut croire qu'une vieille dame qui traduit des romans russes en allemand, ça n'intéresse plus grand monde.
Quelques jours plus tard, après avoir découvert l'itinéraire de Svetlana Geier, et ne me consolant pas de ne pas lire l'allemand, je glisse Nuits blanches dans mon lecteur de dvd. Je me souviens du garçon qui m'en avait parlé, dans une autre vie, un soir dans une salle de concert du onzième arrondissement, et la nostalgie débarque au galop, parce qu'à l'époque la vie n'était pas si moche que ça, et que j'aurais bien aimé qu'on soit amis, lui et moi. Marcello réussi à me faire oublier rapidement mes déboires sentimentalo-amicaux, dans un Livourne couvert de neige dont le noir et blanc tranchant me rappelle celui d'Ascenseur pour l'échafaud. Quand le générique défile, mes yeux se mouillent un peu. Moi qui n'aime ni Visconti et ses films de prince italien, ni les adaptations littéraires que je trouve généralement bien pâles, je viens de découvrir que je pouvais parfois me tromper.